samedi 26 février 2011

Poésie contemporaine, slam et expression orale. Geneviève Baraona


Ainsi, pourquoi ne pas slamer en classe de langue, avec des apprenants de français, en France ou à l’étranger ?                                                                                                                                                       

La chanson a souvent servi de support à l’apprentissage de la langue, par son côté ludique (air, musique à fredonner), culturel – texte reflet d’un trait socioculturel (Delerme) ou critique d’une institution (Brassens/Renaud), d’un problème actuel comme la pollution (Mickey3D) ou emblème d’un genre (Piaf), ou témoignage d’une génération (Gainsbourg/Benabar) – et poétique : rythme, rimes, thématique (Souchon)…

Les poèmes, mis en musique (Le Pont Mirabeau par Ferré ou Lavoine), ou pas, ont servi de relais au dire communicatif : expressifs et rimés, ils restent des porte-parole plus esthétiques, plus sensibles que la prose quotidienne didactisée dans les dialogues des méthodes de langue.

Aborder la prononciation de ces sons du français, si vocaux (16 voyelles), si étranges (les nasales) par la poésie, avec des débutants, quoi de plus mémorable ! "Les sanglots longs des violons de l’automne", joué entre les cordes sonores et vocales des [o], des [o] et des [on], interprété, rythmé, prononcé dans le respect du vers verlainien, fait du cours d’expression orale, un plaisir croisant les multiples apprentissages de sons, d’univers de sens et d’expression de sentiments…
Prononcer les sons, les identifier, supposent aussi l’acquisition de champs lexicaux propres à une langue… pourtant chaque langue comporte aussi ses variations stylistiques (la poésie, variation de la prose, où s’articulent différents discours), historiques (la langue de Molière et celle d’Eric-Emmanuel Schmidt), sociolinguistiques (langage soutenu, courant, familier)… Les mots d’argots de la langue parlée, entrés dans la langue, l’enrichissent, en montrent l’évolution et figurent dans certains dictionnaires, comme celui d’Alain Rey par exemple, attentif à ce dialogue de la langue avec elle-même, à un français contemporain, ne portant pas l’"habit vert" même s’il en a parfois les couleurs.
Est-ce à dire qu’il faudrait ignorer pour autant la langue "académique", socle immergé de l’iceberg linguistico-culturel français, dont la partie visible serait seule mouvante et adaptable ? Tomber dans la caricature est un travers peu courant qui sert pourtant à stigmatiser l’enseignant "porteur de laxisme, et d’éradication des valeurs qui passent par l’apprentissage de la bonne langue", définie une fois pour toutes, comme celle de l’écrit…
Les didacticiens qui s’intéressent à l’apprentissage de l’écrit chez les analphabètes, nous disent que pour entrer en écriture, on partira d’abord de modèles oraux à perfectionner avant d’aborder des transcriptions de codes, des transferts syntaxiques, des traductions lexicales, des adaptations du spatial et sonore au linéaire.
Pour motiver les écoliers, collégiens, lycéens, les apprenants de langue maternelle, seconde ou étrangère, pour les faire entrer dans les univers imaginaires et cohérents, universels et singuliers des textes, contes et autres écrits, de plus en plus de lecteurs à voix haute et de "lecteurs de rue", ont fait leur apparition. Racontant les histoires qui nous disent mais disent aussi les histoires de l’autre, Marc Roger, lecteur public, marche et lit dans la ville, dans le monde. Après son tour de France, pendant un an, sur les chemins, il est parti à la rencontre du monde méditerranéen, écoutons-le "Peut-on glisser dans le regard des sédentaires l’idée qu’avec un livre il est possible d’aller vers l’autre ? Lecteur public, je souhaite prêter parole au répertoire jeunesse et au domaine adulte de la nouvelle et du roman contemporain du monde entier… Ainsi de cette nouvelle de Mohamed Choukri, Les enfants ne sont pas toujours fous…"
Dire à voix haute le monde d’aujourd’hui, c’est ce à quoi s’emploient les slameurs, dans une langue contemporaine, sur le mode créatif, en improvisant.

Poésie urbaine et éducation

Étudiants, cadres supérieurs, chômeurs, enseignants que rien ne destinait à se rencontrer, arrivent des beaux quartiers ou des 4000 de La Courneuve pour écouter ou participer aux soirées slam du café Chérie dans le XIXe ; au bar de La Réunion, dans le XXe, c’est un terrain démocratique où tout le monde peut s’exprimer, authentiques poètes urbains comme acrobates de la langue française "le slam est un sport collectif fondé sur le rassemblement de gens différents" nous rappelle Pilot le Hot.
Il est même plébiscité par l’Éducation nationale qui lui a ouvert les portes des écoles, comme un moyen ludique de raccrocher les élèves à la langue française ; des élèves entendent leur premier slam dans leur lycée des textes "qui parlent de l’amour, des HLM, de Clichy-sous-Bois où je vis". D’autres considèrent leur art comme un espace où les barrières sociales s’abolissent comme Hocine Ben, artiste à Aubervilliers qui fait partie du 93 Slam Caravane qui organise des scènes et anime des ateliers d’écriture en banlieue nord. Quant à Catherine Duval, elle est enseignante à mi-temps le jour et K-trin-D le soir. "Tombée" dans le slam, elle incite les "slameuses" à prendre à leur tour la parole.
Comme voulait le faire Prévert dans ses poèmes/chansons/manifestes, à la fois très élaborés mais à la portée de tous, les slameurs nomment la ville, l’environnement, la vie, leurs parcours et leurs émotions avec des mots contemporains ; toutefois, ils y mêlent souvent une langue d’initiés, un argot des jeunes du XXIe siècle, plus connue sous le nom de verlan. Il s’agit comme le terme lui-même nous l’indique, de syllabes inversées, de mots à l’envers. D’un lexique courant souvent inconnu des parents, émaillant la conversation entre paires ou "potes", ces mots venus parfois d’autres langues, sont retranscrits avec une orthographe proche de la phonétique.
Ne pas connaître les termes "kiffer" ou "meuf", serait se couper d’une partie de la jeunesse qui, quel que soit son milieu, les emploie.
Ainsi, en français langue étrangère, il apparaît de la plus haute importance de pouvoir enseigner, à côté de celle écrite par les auteurs du siècle des Lumières, une langue parlée aujourd’hui en France, le métier d’enseignant étant d’abord d’adaptation et de réactivation, de plain-pied dans la réflexivité de l’actualité.
Ayant acquis, par son passage par l’école, ses droits à l’exportation, à travers la didactique de l’oral, les textes slam, tout comme les chansons, peuvent servir de supports à l’apprentissage de la langue-culture pour l’apprenant étranger.

Grand Corps Malade

De fait, un CD occupe depuis de nombreux mois la tête des Hit-parade et les bacs des rayons musiques de toutes les grandes surfaces, il s’agit de celui de Grand Corps Malade, Midi 20. Il se définit lui-même comme "ni musicien, ni chanteur, ni même rappeur, mais slameur".
Originaire de Saint-Denis, 93, Grand Corps malade n’est pourtant représentatif ni du slam, ni de la banlieue, dans l’originalité de sa démarche et la poésie de ses textes.
Si les slameurs font essentiellement de la scène et non des disques, lui produit un disque où certains de ses textes sont mis en musique, "textes-slams", observations de la vie ordinaire transcendées par des mots justes, modestes, empreints de philosophie, de poésie, de journal intime, de reportage.

Il raconte ce qu’il a vu, vécu, senti…
Il commence le slam en 2003, au Théranga, un petit café africain de la place Clichy où il découvre un univers de convivialité et de mixité dans tous les sens du terme ; issu de classe moyenne, son goût des textes vient de la musique, de l’écoute : "À Saint-Denis on écoutait des bouts de cassette de NTM avant que ça sorte officiellement. Mes parents écoutaient Brassens, Renaud, Barbara, de grands paroliers".
Il déclare "j’avais une passion pour les mots avant mon accident…" Très actif avant ce douloureux épisode, il retrouve dans le slam une énergie à réinvestir. Il compte bien malgré le succès de son disque Midi 20, continuer à animer des ateliers de slam à l’hôpital et en milieu scolaire "je leur apprends à écrire et dire un texte, à parler en public, à assumer le regard des autres"…
"Le slam pour moi c’est un moment de partage d’un texte à l’oral, celui d’une émotion, des mots et de l’amour du verbe mis en poésie. Le slam c’est utiliser sa voix et ses oreilles. C’est pourquoi il est aussi important d’écouter les paroles des autres. En une soirée on peut devenir un slameur parce qu’on aura réussi à vaincre son appréhension et à monter sur la scène. C’est sa force et son succès".

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

laissez moi un com ça fera plaisir :)